« La politique de l’oxymore » : philosophie non-argumentée

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Il est des ouvrages que l’on ne demande qu’à dévorer. « La politique de l’oxymore », de Bertrand Méheust, est un de ceux-là. Le peu que j’en avais lu sur le blog politique d’Alexandra Siarri, ou sa présentation sur le site de La Découverte, m’avait mis l’eau à la bouche.

« Les démocraties modernes possèdent-elles les ressorts nécessaires pour prévenir et affronter la catastrophe écologique due au réchauffement climatique ? » nous demande l’accroche du livre. La thèse de Méheust : pour éviter de procéder au changement radical que la sauvegarde de la planète exigerait, et pour continuer sur un chemin qui arrange beaucoup de monde, les élites produisent de plus en plus d’oxymores.

Résumé rapide

Rappel pour ceux qui roupillaient dur en cours de français au collège et au lycée : un oxymore est une figure de style qui consiste à associer dans une même expression deux notions opposées. Le livre en fournit plusieurs exemples : « développement durable » est le plus évident (les ressources de la planète ne sont pas infinies, est-il possible de poursuivre une croissance infinie ?), mais on trouve également « flexisécurité », « Sarkobama », « vidéo-protection » ou « voiture verte » (ce dernier étant un ajout personnel).

Ces oxymores ont pour fonction de résoudre les contradictions du système, et de donner l’impression que les choses évoluent dans le bon sens. À ce rythme, prévient l’auteur, nous atteindrons fatalement et inévitablement la saturation. Et il sera alors trop tard.

Le philosophe et le communicant

Venons-en à la critique. Qu’ai-je apprécié dans ce livre ? Peu de choses, finalement. La thèse défendue est séduisante, elle démontre une belle lucidité, et des bonnes questions sont posées.

Mais voilà, Bertrand Méheust est philosophe. Je n’ai pas de préjugés contre les philosophes, mais je constate que celui-ci fait étalage d’une tare répandue : il s’écoute écrire. Que de longueurs, de digressions, de références savantes non élucidées… il ne peut s’empêcher de se livrer à l’art philosophal de la querelle avec ses pairs, querelles qui ne font pas avancer l’argumentation d’un pouce. Résultat, seuls les théoriciens seront comblés.

Ainsi, toute la première partie (intitulée « Toute société cherche à persévérer dans son être ») peut être survolée, voire passée, sans aucun dommage. Pire, ce court essai pourrait être résumé à sa quatrième de couverture, qui apporte autant que les 160 pages de l’ouvrage. J’aurais aimé que les oxymores soient plus nombreux, et leur analyse plus poussée.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Un autre écueil mine l’essai de Méheust : quand on prône une « décroissance supportable » (ce qui est également mon cas), la première des obligations n’est-elle pas de montrer l’exemple ? Or le livre n’est pas imprimé sur du papier recyclé, du papier qui ne vient pas de forêts gérées raisonnablement.

Décidément, je ne dois pas être un théoricien… en particulier, je n’ai pas trouvé la réponse à la question : « comment est-ce que je lutte contre ces oxymores paralysants ? »

Crédit photo : kleinman, sur Flickr. Image mise à disposition sous un contrat Creative Commons by.

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8 comments on “« La politique de l’oxymore » : philosophie non-argumentée
  1. Je suis assez déçu moi aussi: pour faire cadrer les faits avec sa théorie, l’auteur méprise souverainement les connaissances historiques et économiques (p46 grosse erreur concernant la consommation mondiale d’énergie). Cela dit, c’est très séduisant et le propos n’est pas dénué de pertinence, notamment sur la récupération de l’écologie. Mais dès qu’on passe aux généralisations, ça sonne faux, dogmatique, sentencieux. En plus, il passe son temps à citer des gens qui sont édités dans la même collection. Tout ça me semble manquer de rigueur (pour ne pas dire de probité) intellectuelle.
    Il devrait lire Daniel Cohen ou Braudel avant d’étendre la pensée de Simondon à l’ensemble du champ social.
    Dommage car, par ailleurs, ses travaux sur le mesmérisme semblent intéressants. Mais si c’est pour me faire refiler la même camelote, j’ai d’autres priorités…

  2. Dommage, car sur le cas du « développement durable », il y avait largement de quoi réfléchir. Peut-être aller voir chez d’autres auteurs en attendant, par exemple : Y. Rumpala,
    Gouverner en pensant systématiquement aux conséquences ? Les implications institutionnelles de l’objectif de « développement durable », Paru dans VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Volume 10, Numéro 1, avril 2010, http://vertigo.revues.org/9468

    • Merci pour votre commentaire (qui déterre quelque peu un article vieux d’un an, rien de mal à cela !).

      Et merci pour la pub faite à cet article dans la revue VertigO. En ce qui concerne celui-ci, il y a effectivement matière à réflexion, plus que dans le Méheust. Pour autant il ne trouve pas non plus totalement grâce à mes yeux. C’est que le propos purement universitaire, avec les 93 notes de bas de page, les mille et une références savantes, le jargon, et surtout la visée somme toute très théorique, qui semble méconnaître les aspects politique et pratique, me font rapidement décrocher. En développement durable, textes et discours doivent être décryptés, mis en regard avec les actes, et toujours remis en question.

      Bref, j’ai du mal à trouver ici de quoi m’aider à agir, en tant que citoyen comme en tant que professionnel. Ce qui ne signifie pas que ce soit une lecture inutile.

  3. J’ai adoré votre commentaire sur les philosophes qui s’écoutent écrire… au regard de l’intitulé de votre blog (responsable de communication responsable)… On était quelques uns, j’ai lu et on s’est tapé une bonne tranche de rigolade. Merci.

  4. Votre critique n’est pas recevable en ce qu’elle « s’attaque » à l’écume des choses, à la forme (imprimer le livre sur du papier recyclable…. »argument » spécieux, inepte.).
    heureusement que j’en ai trouvé d’autres à peine plus substantielles….

    en tous cas, la corrosion des esprits par

    • Bravo pour avoir déterré un article vieux de plus de quatre ans et demi !

      Merci de me faire prendre note de votre avis. J’avoue ne pas avoir bien saisi en quoi ma critique n’était pas recevable… vous tirez UN argument, et sans explication le jugez spécieux. Il me semble pourtant que ma critique, même si aujourd’hui je la trouve un peu courte, est tout de même un peu plus élaborée que cela. C’est dans les paragraphes au-dessus, et en-dessous…

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