Sauver la planète ou préserver l’humanité ?

Où il sera question d’une expression débile, et de deux propositions d’alternatives. Attention : cet article ne parle pas de Covid-19. Par contre il parle politique, et il peut piquer légèrement.

Ah, ce blog… Il faut bien des vacances d’été pour que j’y revienne.

Plus le temps passe, plus je doute. Alors qu’il semblerait que l’étiquette « communication responsable » soit revendiquée par de plus en plus de monde, ce qui est une bonne chose, elle me semble de moins en moins adaptée. Marre de ces grands concepts indéfinissables et remplis de pas grand-chose, marre de ces évolutions à la marge, marre de ces oppositions stériles. Besoin d’action, besoin d’humain, besoin de systémique.

Le peu de certitudes que j’ai sont souvent négatives. En creux. Je sais, d’après expérience, observation et théorie (dans l’ordre que vous voulez), que quelque chose est une illusion, un piège, ou tout simplement ne fonctionne pas.

L’expression « sauver la planète », cela fait bien longtemps que je l’ai rangée dans cette catégorie, sans la moindre hésitation. Car on peut difficilement faire plus à côté de la plaque.

La planète…

Au risque d’enfoncer des portes ouvertes à grands coups d’épaule, essayons de décrypter cette expression. D’abord, littéralement, sauver la planète… c’est complètement con. Cela a autant de chances d’arriver que de voir un parti politique ne pas privilégier ses intérêts quand il arrive au pouvoir, ou de voir un groupe pétrolier ne pas faire preuve de cynisme. On peut y croire, mais il ne faut pas rêver. Et encore, ces deux comparaisons dépendent des circonstances et du cadre. Le sort de la planète, a priori, pas.

Ce n’est pas un scoop, la planète devrait finir avalée par le soleil d’ici quelques milliards d’années. On ne sauvera donc rien du tout.

« Ah oui, mais si l’expression c’était à plus court terme, ça irait quand même, non ? » Euh… non plus. Sauver la planète, cela ne veut juste rien dire. La vie sur Terre ne se limite pas à nous les humains, à notre façon bien particulière d’exister. La planète s’en fout de nous, elle fera autrement, d’autres formes de vie apparaîtront. Ou pas. Peu importe pour elle.

« Mais c’est juste un gimmick, une façon de parler, si derrière les effets sont positifs, ça se prend, hein ? Quand même ? » Encore une fois, non. Toutes les « façons de parler » orientent la réflexion, s’imprègnent, diffusent. Les mots sont importants. Quand on utilise une expression, elle façonne notre pensée. « Développement durable », « les charges », « flux migratoires irréguliers importants » : il est quasi impossible avec de telles expressions de ne pas toujours ramener la discussion à ce point de départ, cette vision des choses. L’important c’est de développer, les charges c’est pesant, les migrants il y en a trop et ils n’ont pas le droit de venir.

Les effets de cette malheureuse expression sont malheureusement négatifs : quand l’objectif n’est pas le bon, les actions ne peuvent pas être les bonnes.

Utilisatrices et utilisateurs principaux

Qui utilise cette expression idiote ? Je vois deux catégories principales. La première : celles et ceux qui n’ont aucun intérêt à ce que quoi que ce soit change, parce que leurs privilèges et leur confort actuels leur conviennent bien.

Même si elles et ils commencent à avoir conscience que la situation est intenable, elles et ils kiffent la life, emmerdent bien le reste du monde, et en reprendraient bien une tranche, même avec un arrière-goût de roussi. Donc c’est du cynisme, mélangé à un peu d’angélisme cul-cul. Le bon sentiment pour ne pas trop culpabiliser, et des changements complètement marginaux pour préserver leur style de vie. Marie-Chantal (ou Jean-Robert, je n’ai rien contre les Marie-Chantal) achète une Tesla pour remplacer le SUV d’il y a 2 ans, et va rouler seule dedans.

L’autre catégorie, ce sont les écolos. Et c’est ballot. Leur sincérité est souvent touchante, mais s’ils partent avec cet objectif absolument inatteignable, erroné, on n’arrivera jamais à changer quoi que ce soit d’utile.

Le fait de vouloir sauver la planète les porte souvent à une dénonciation de tout ce qui n’adopte pas la même dénonciation, rendant ainsi la situation clivée et binaire, et compliquant le changement. J’ai également remarqué dans les assos, les entreprises et même les partis politiques se réclamant de l’écologie, que beaucoup (trop) s’adonnaient à des travers dans leurs comportement vis-à-vis des autres, et que beaucoup ne s’appliquaient pas à eux-mêmes ce qu’ils préconisent. Donc c’est de la connerie (et la connerie n’est pas le manque d’intelligence !), voire de la complicité à l’inaction. Un salut amical à toutes mes amies et tous mes amis écolos, oui parfois vous êtes vos propres meilleurs ennemis.

Rendons à César ce qui appartient à Libaert (private joke), cette réflexion m’a été inspirée par l’excellent « Des vents porteurs », de Thierry Libaert, qui montre comment nous nous trompons depuis des dizaines d’années sur ces questions cruciales, et donne des pistes pour faire mieux.

Spécialement, il pointe la dissonance entre l’intention et l’action. Et une étude, qui date de 2001, vient confirmer cette ultra-tendance que nous avons tous à vouloir le changement… mais d’abord pour les autres. On trouve toujours une bonne excuse pour ne pas changer soi-même. Partir du point de départ qu’on doit sauver la planète, c’est faciliter ce genre d’excuses.

Sauver ?

La question n’est donc pas de sauver la planète, mais l’humanité. C’est là le vrai enjeu : faire en sorte que les humains puissent continuer à vivre dans des conditions tolérables encore quelques milliers voire millions d’années. En première intention, ne pourrait-on donc pas remplacer « sauver la planète » par « sauver l’humanité » ?

Il resterait toujours cette posture inutile de vouloir être les sauveurs et les sauveuses… Soyons un tout petit peu plus humbles, un peu plus justes. Et si on disait plutôt « préserver l’humanité » ?

Avantages de cette expression :

  • les impacts environnementaux et sociétaux, voire sociaux, ne font plus qu’un ;
  • en pensant ainsi, on se demande plus facilement quels sont les impacts pour les autres ;
  • le principal sujet n’est plus quelque chose qui n’est pas nous (on a trop souvent tendance à penser que la planète et l’humanité sont deux choses distinctes, alors que nous sommes une partie de la planète), cela nous force à nous concentrer sur notre rôle ;
  • on ne peut plus dire « c’est bon pour l’humanité » comme on dit « c’est bon pour la planète » – ce serait vraiment ridicule (je sous-estime peut-être la capacité d’aveuglement de certains et certaines…).

Inconvénients (il y en a moins, mais ils sont massifs) :

  • chacun y met ce qu’il veut, cela reste flou et fourre-tout ;
  • cela reste une expression très globale, à une échelle qui nous est inaccessible ;
  • cela reste illusoire, on ne préservera qu’à court terme.

Le pas de côté conclusif

Dire « préserver l’humanité » plutôt que « sauver la planète », c’est déjà mieux. Mais le top, ce serait de ne pas utiliser des concepts globaux, trop énormes, paralysants. Et de voir, sujet par sujet, ce qu’on peut faire de mieux, de moins impactant sur les ressources, de plus économe, qui nous relie plus que cela nous sépare, qui rend nos vies plus pleines.

Surtout, ça commence ici, et maintenant. Dans la joie et la bonne humeur… tant que c’est encore possible.

Crédit photo : « Unite to Save the Planet – Climate Angels at Extinction Rebellion Declaration Day Melbourne – IMG_4401 » par John Englart (Takver), sous licence CC BY-SA 2.0 – je les aime bien, XR, mais parfois c’est bien nase !

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2 comments to “Sauver la planète ou préserver l’humanité ?”
  1. Merci pour cet article (et les autres !)
    Je me retrouve complètement dans ces problèmes de sémantiques qui, loin d’être anecdotiques, portent des visions du monde en effet. « Préserver l’humanité » me pose encore problème car il ne rend pas compte de l’effondrement de la biodiversité, cause mais aussi amplificateur des dérèglements du climat, et plus globalement un des piliers de la crise systèmique en cours. Du coup pour ma part j’utilise volontier « préserver le vivant » (même si mon neveu futur paléobiologiste m’a expliqué qu’à coup sûr la vie sur terre se poursuivrait après la disparition de l’homme…) ou préserver un monde vivable (ce qui embarque aussi tous les enjeux sociaux et sociétaux).
    Preneuse de vos retours !

    • Bonjour Valérie, et merci beaucoup pour ce commentaire très pertinent !

      Je suis d’accord avec vous, « l’humanité » est très restrictif, et peut facilement nous mener à ne nous soucier que de nous.

      Un ami me faisait remarquer par mail que « préserver » posait aussi problème : rappelons-nous, dans les années 80, la mention « préserve la couche d’ozone » sur les aérosols. Ils ne préservaient rien du tout, ils évitaient seulement de détruire un peu plus.

      Donc si on résume, les deux parties de l’expression posent problème. Pas d’expression alternative à ce stade ! Reste la conclusion de l’article, que je confirme 🙂

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